VELO CLUB DE CLAMECY UFOLEP
Une petite nouvelle spécialement écrite pour vous !

L’épopée extraordinaire du Mont Beuvray

Par Jipe Vieren
samedi 22 septembre 2012 par jipe

Jean Pierre VIEREN est un ancien coureur de haut niveau,
c’est aussi un ancien collaborateur ingénieur au CNRS et qui a travaillé avec le laboratoire de physique de l’ École Normale Supérieure.
Actuellement il occupe son temps entre sa maison d’hôte àBreugnon et sa passion pour les arts.

L’épopée extraordinaire du

Mont Beuvray

En ce temps là, le tour du Nivernais Morvan n’existait pas. Le TNM n’était qu’une course à étapes autour du massif granitique montagneux du centre de la Bourgogne et portait alors le nom évocateur d’Ultimathlon du Morvan. Il ne pénétrait en Nièvre du nord que lors des rares parcours en plaine. Les deux principales difficultés le Haut Folin et le mont Beuvray, dont les larges croupes arrondies et boisées se distinguaient depuis la colline de l’actuelle Vézelay, se trouvaient sur la grande voie qui menait de Mâcon à Auxerre presque au milieu du susdit massif.

L’histoire se déroule en l’an 50 avant l’arrivée d’un prêcheur aux cheveux longs, initiateur d’une grande idée salvatrice de l’humanité, mais qui ne connaissait absolument rien au monde du vélo. Le monastère de femmes au pied de la colline éternelle nommée Vézeliacus n’était pas encore bâti et le village au sommet se limitait à un petit groupe de huttes autour d’un arbre multi centenaire. Sur le plan purement matériel et à cette époque les vélos pesaient très lourd, leurs roues de bois cerclées de bronze et sans pneu n’offraient qu’un confort rudimentaire sur les chemins caillouteux du Morvan. Dunlop n’avait pas encore sévi et le caoutchouc n’était pas connu.

L’Ultimathlon du Morvand, (du celtique « mor et vand » qui signifie « noires montagnes » et qui devint plus tard Morvinico ou Morvinus, puis Morvant, Morvand, Morvan…), était la première grande épreuve après le fameux « Tour de Gaule » par étapes ; elle se pratiquait par équipes nationales et se déroulait depuis les calendes de Julius à celles d’Augustus, ce qui correspond environ à quatre septima. (semaine). Les équipes les meilleures qui s’y retrouvaient pour l’occasion venaient parfois de très loin. Les Bataves, les Atrèbades et les Trévires du nord, les Germains de l’est, et Coriosolites, les vénètes et les Redones de l’ouest s’opposaient aux Salluviens et aux Cisalpins du sud de la Gaule. Quant aux formations locales, les Éduens, les Arvernes, les Bituriges et les Manduviens profitaient de l’occasion pour régler quelques problèmes personnels de notoriété, mais savaient s’allier quand cela se révélait nécessaire contre les étrangers. Il arrivait que l’un de ces régionaux emportât une victoire, un tel exploit relevait d’une grande qualité athlétique et surtout de la parfaite connaissance du relief et du parcours, les petites voies caillouteuses et sinueuses de la région leur permettaient de disparaître aux yeux des poursuivants et d’échapper à toute poursuite organisée par les équipes de sprinters. Il n’en était pas de même lors des étapes de plat au cours desquelles le scénario était toujours le même, une échappée de quelques aventuriers se formait dès les premiers tours de roue et se faisait rejoindre, épuisée et impuissante à quelques milles de la ligne d’arrivée, après avoir montré la tunique tout au long de la journée. En montagne cette stratégie coutumière et lassante pour les spectateurs prenait une autre forme, ceux qui partaient à l’assaut des premiers lacets des cols, les protectores, s’élançaient en reconnaissance, mais leur rôle se limitait à jouer les renforts de leur meneur de tête le dux, futur impérator, au moment où celui-ci attaquerait pour gagner une étape. Au cours de ces trajets où le dénivelé éliminait les gros gabarits et les puissants rouleurs, les ibères de petites tailles moyennes se distinguaient par leurs styles de grimpeurs et se révélaient les « bêtes noires » des coureurs locaux.

Cette année là, l’Ultimathlon du Morvan, qui méritait habituellement son nom en raison de l’extrême pénibilité de l’épreuve, comportait une arrivée en altitude tant redoutée par les participants. Afin d’éviter tout espionnage sur le matériel et rendre la compétition égalitaire, les organisateurs de la course avaient averti les coureurs à propos d’une difficulté majeure en fin d’étape. Les mécanos avaient alors réduit les développements afin que les concurrents ne soient pas surpris par une pente excessive à escalader.

Au petit matin eut lieu le départ de Château Chinon. D’une façon générale, dans les courses qui s’étalaient sur plus d’une septima, les départs étaient donnés depuis un sommet de colline afin de préserver les chevaux de la caravane publicitaire, en s’élançant d’un point élevé, on les ménageait et leur permettait d’aller plus loin, au moins jusqu’au prochain village de repos. Vingt sabliers environ s’écoulaient avant le passage de la meute, ainsi nommait-on le peloton à l’époque, la caravane déversait à grand renfort de musique tonitruante ses paillettes et autres colifichets ridicules destinés au public qui bordait les routes. Les gens se battaient pour ramasser ces objets insignifiants qui terminaient leur carrière dans les fossés ou s’envolaient dans les prés.

Au nord de la Gaule, dans le plat pays des Éburons et des Ubiens, en raison de l’absence totale de relief, la caravane des propagandes capitalistes s’élançait avec plus de quarante sabliers d’avance. La rectitude des voies pavées par l’occupant cisalpin dans cette région permettait aux derniers chars attardés par leur distribution, de servir de point de repère pour les coureurs de tête d’escouade. Sur ces terrains faits de longues lignes droites, les difficultés principales étaient le vent et la pluie qui aggravaient considérablement les problèmes de tenue de route sur les pavages disjoints, et quand le temps était sec, les échappés se repéraient grâce aux nuages de poussière que les chars de dépannage qui les suivaient dégageaient en roulant sur les bas-côtés. La plus célèbre de ces classiques de début de saison, la Lutétia- Rosbacum, avait rendu célèbre un coureur atrèbate, surnommé Eddy, qui l’avait gagnée plusieurs fois consécutives. En dépit de ses grandes qualités, il ne s’était jamais présenté au départ de l’Ultimathlon du Morvan, ce qui aurait profité aux organisateurs de l’épreuve et drainé d’autres coureurs de talent, spécialistes des éventails et des bordures. Ce type de formations purement destinées à lutter contre les vents défavorables faisait la spécificité des escouades dans les plaines venteuses, mais cette pratique restait ignorée en Morvan. Précisons qu’en raison de l’étroitesse des voies et du nombre de virages à la lieue, toute disposition en éventail n’aurait pas résisté longtemps aux attaques des baroudeurs.

Ce jour là, le départ de cette difficile étape avait été prévu un peu avant méridiès, afin que l’arrivée ne se produise pas de nuit, ce qui aurait interdit le travail de la presse locale, déjà surchargée par les rubriques nécrologiques et les annonces publicitaires, ce qui lui laissait peu de place pour des reportages sportifs et encore moins artistiques. Il est vrai qu’escalader le Beuvray pour écrire trois lignes sur le vainqueur se montrait plus pénible que rapporter un dîner du troisième âge dans un village de retraite. Non pas que cela fût moins intéressant mais, aligner les portraits d’une vingtaine de figurants faisait vendre plus de leurs journaux en raison de l’égo de chacun, tout heureux de voir sa trombine publiée. Quant aux autres articles des journalistes de ces canards, leur intérêt philosophique démontrait la nullité de leurs écrivains.

Le temps était au beau fixe et à la première difficulté, le Haut Folin, trois hommes s’étaient échappés en effectuant une descente vertigineuse vers Glux en Glenne. Au risque de briser sa roue avant, le plus imprudent des trois avait frôlé les dix lieues par heure, ce qui pour le matériel de cette époque était extraordinaire. Peut-être avait-il frotté ses muscles au beurre d’orties que son entraîneur cultivait et lui apportait par pleins paniers, sûr que cela lui serait bénéfique. Le petit groupe composé d’un régional, un éduen nommé Jeff, d’un helvète nommé paradoxalement Charly Gaule et d’un lémovice nommé Polidorus, un excellent grimpeur, se préparait à affronter l’ultime et décisive ascension du jour, celle qui déciderait du vainqueur final sur les champs de la capitale éduenne.

Polidorus comptait énormément sur cette arrivée tout en se préparant au rôle de deuxième couteau auquel il était coutumier. La presse locale l’avait surnommé « l’éternel second » et il rageait de constater que, plus il obtenait cette place, plus les journaux tiraient fort et vendaient en affichant ses déboires sur les unes de couverture. L’un d’entre eux, celui dont on avait choisi la couleur jaune pour la tunique du gagnant l’avait néanmoins rendu célèbre en le nommant familièrement Popo.

Polidorus aurait bien aimé endosser la tunique jaune, d’autant plus que cette couleur avait été obtenue grâce aux feuilles de bouleaux dont le journal était constitué. Cette couleur synonyme d’or ou de soleil fut reprise comme emblème lors d’une épreuve célèbre près de 1900 années plus tard, et prit le nom de la « Grande Boucle » ou le « Tour de Gaule ».

Malheureusement pour lui, un viking séquane ou calète, venu de l’ouest du nord de la Seine, dont la potion et les herbes magiques se révélaient plus efficaces que celles du lémovice, l’avait précédé à chaque fin de tour sur le haut des podiums, en dépit de batailles mémorables et de chevauchées fantastiques lors des ascensions des puys de l’Aquitania, aujourd’hui l’auvergne.

Aujourd’hui Polidorus se sentait en bonne condition pour l’emporter et conjurer le mauvais sort, le séquane étant ailleurs, mais il lui fallait se méfier de l’helvète, redoutable dès que la pente s’accentuait. Il n’avait pas jugé nécessaire en raison de sa bonne condition physique d’absorber un quelconque produit énergisant, non habitué à l’Eponum ni à l’Amphétaminum, il redoutait que ces produits de synthèse le rendissent malade et gâchent sa carrière.

Polidorus et Gaule ne s’aimaient guère depuis la course contre la montre de Montmort où les éduens avaient fait appel aux équipes cisalpines pour distancer les helvètes venus en masse et bien préparés. Cette fameuse compétition demeura longtemps dans les mémoires car les helvètes furent battus par les cisalpins et n’osèrent plus se représenter aux départs dans la région. Bien que lémovice, Polidorus n’appréciait pas les mœurs des helvètes, dont la triste réputation de violeurs de femmes et de pilleurs se propageait jusque chez lui.

Restait le régional de l’étape, l’éduen, le Jeff, vaillant et teigneux, sublimé par l’évènement, et la probabilité de gagner sur son territoire…

Les autres, la meute principale et le groupetto, s’étaient dispersés dans la nature, ceux de la meute, les plus vaillants, pouvaient au prix d’un effort colossal prétendre à la victoire d’étape, mais les relégués du groupe qui précédait le char balai et de soins intensifs, s’en remettaient aux commissaires et à leur clepsydre afin de ne pas se trouver hors délais, donc éliminés et être autorisés à reprendre le départ le lendemain.

Au panneau des cinq dernières lieues, indiqué sur le bord de la voie, les trois compères entreprirent de s’observer, car la pente s’accentuait, c’en était fini de leur entente cordiale, la gagne était désormais en jeu. Le plus rapide au sprint semblait être l’helvète, il avait emporté des étapes de cols dans les dernières coudées avec une avance proche de l’once, autant dire l’épaisseur d’une jante…

Méfiant et rusé, Polidorus était décidé à lancer l’offensive bien avant la ligne de terminus, aux environs de la flamme de la dernière demi-lieue qui n’allait pas tarder d’apparaître. Le cavalier vêtu de jaune qui donnait les écarts inscrits sur une ardoise, et qui se tenait assis à l’arrière de sa selle, les avait rassurés, plus personne ne pouvait les rattraper, la lutte finale allait se dérouler entre les trois internationaux. Ce fut l’éduen Jeff qui amorça une timide tentative, pour tester ses adversaires, lui seul connaissait le profil de l’arrivée et du dernier mille, il se trouva immédiatement poursuivi puis rattrapé par les deux autres. Quelques sabliers avant, afin de ne pas laisser la victoire à un étranger et surtout un helvète, Polidorus avait bien tenté, puisque Jeff et lui parlaient presque la même langue, d’obtenir des informations plus précises sur la soi disant difficulté, mais l’autre n’avait rien répondu, il avait seulement esquissé le signe de celui qui désire quelques sesterces en échange du renseignement, simple pratique courante chez les professionnels.

C’est quand il vit disparaître le cavalier de tête sur la droite de la voie que Polidorus fut alerté, la foule bariolée et excitée barrait le chemin et les visages étaient tournés vers le sommet de la montagne. Polidorus comprit immédiatement et ajusta son braquet, la pente semblait redoutable.

Le second cavalier s’arrêta en travers de la voie, jambes écartées à la John Wayne, et tout en propulsant par à coups l’air de sa bouche dans un sifflet de bronze, orienta sa flèche vers la petite route qui conduisait à l’arrivée.

L’helvète fut le plus surpris par l’énormité de l’obstacle, immédiatement après le virage, la rampe affichait plus de vingt pour cent et semblait continuer longtemps puisque le panneau indiquant : arrivée à une demi-lieue ne se profilait pas encore. Terrorisé par l’ampleur de ce qui restait à parcourir, il demeura en équilibre sur ses pédales avant d’être retenu par des spectateurs et disqualifié. Polidorus en profita pour lancer l’offensive, arc-bouté sur son engin, il appuya de toutes ses forces sur ses manivelles afin de relancer la machine, la pente était si raide que sans cet acharnement, il aurait subi le même sort que son adversaire.

L’infortuné Jeff fut pour sa part surpris à la fois par l’attaque du lémovice et par le raidillon, il n’insista pas malgré les poussettes et les encouragements de ses admirateurs venus assister à son éventuelle performance. Le premier virage de l’ascension fut le plus terrible, à la corde, la pente atteignait vingt cinq, voire trente pour cent, Polidorus envisagea la limite de son possible, et sans les invectives multiples et les exhortations à insister, il aurait mis pied à terre. Comme par miracle son coup de pédale devint plus fluide et la cadence plus rapide, il crut avoir franchit le plus dur… Le public amassé sur les bords de l’étroit chemin ne se contenait plus, il débordait du haut des talus et occupait les deux tiers du passage malgré le cavalier ouvreur qui jouait des bottes pour écarter les imprudents. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir été prévenus, car avant chaque passage des coureurs, des annonceurs à bord des chars et des chevaux conseillaient la prudence et interdisaient tout contact physique ave eux. Comme à l’accoutumée, personne ne respectait les consignes, cela se traduisait systématiquement par un coureur à terre ou une fillette bousculée par un char de la caravane.

Quand Polidorus atteint la porte du Rebout, le deuxième rempart de la ville croulait sous les spectateurs, il se sentit honoré par un tel accueil, chaleureux et spontané, la foule familière et amicale scandait son nom, Popo, Popo, allez, vas y Popo, c’était un délire général presque inquiétant, mais la ligne d’arrivée se trouvait à la sortie de la cité et il n’apercevait pas encore la flamme rouge. De temps à autre, dans le public cosmopolite qui l’encourageait, il distingua au passage son surnom déformé, Poupou, Poupou… Il reconnut immédiatement l’accent batave, car nombre de résidences secondaires étaient occupées par les gens du plat pays qui craignaient la montée des eaux et investissaient le Morvan. C’était un druide gaulois qui les avait prévenus que deux mille ans plus tard le niveau de la mer monterait et que ce serait la fin du monde.

Plus loin, la pâture du couvent, centre historique de la capitale, était noire de monde tout aussi varié, et il dut se protéger du coude pour éviter la bousculade d’un trop fervent admirateur, il crut à une augmentation de la pente, était-ce la réalité ou la fatigue et les nombreuses lieues parcourues ? Il ne pouvait plus renoncer, la victoire, sa victoire était au bout de cet ultime sacrifice. Passant devant la fontaine ovale, il s’imagina dans un caldarium8 en tenue légère entouré de masseuses aux mains expertes et de parfums reposants. La musique qui se répercutait dans toute la ville distillait la chanson d’une éduenne talentueuse et jolie que les moralistes des années 44 avant notre ère avaient tondue pour avoir pactisé avec l’occupant ; les paroles de sa chanson l’avaient trahie : « Il m’a aimée toute la nuit mon légionnaire… Il sentait bon le sable chaud… ».

Un tel aveu lui avait attiré les foudres des druides et autres respectables sommités des instances gouvernementales, politiquement nettes et irréprochables. Polidorus se dopa moralement en prenant le rythme de la chanson, ahanant et répétant à haute voix pour s’encourager : il sentait bon le sable chaud, il sentait bon le sable chaud, il sentait bon le sable chaud… Cela le faisait progresser en oubliant la douleur, mais les spectateurs en l’écoutant pensèrent à une prise excessive de cervoise.

Puis ce fut l’arrivée du héros, poursuivi par la clameur de la foule, protégé par la haie de hêtres centenaires entrelacés qui servait de barrière, les dernières coudées furent vécues par le vainqueur comme dans un rêve. Lâchant sa barre de guidage et levant les bras au ciel, il se prépara à l’avance au défilé sur les champs, en haut de la chaume du Beuvray devant un public enfin conquis par son exploit, il s’imagina la remise du trophée par Dumnorix le chef du gouvernement éduen, et pourquoi pas le grand Vercingétorix, accompagné par l’hymne national des éduens joué à la harpe et la reprise en chœur par la foule debout et en larme

Pour la première fois de sa vie de coureur, il endossait le paletot jaune et le garderait pour lui, une nouvelle légende était née…

 

 

 

Petit lexique :

 

-1 : Un sablier= trois minutes, le temps de cuire un œuf à la coque.

-2 : Lutétia- Robascum= Paris-Roubaix

- 3 : méridiès : midi

- 4 : coudée (cubitus)= 44,5 cm

- 5 : Once (pouce)= 24,7 cm

- 6 ; lémovice, habitant le Limousin.

- 7 : John Wayne n’était pas encore né mais il s’agit d’une nouvelle d’anticipation…

- 8 : caldarium : piscine chauffée des thermes romains.

 

 

 


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